Les relations Parents - adolescents"


"Ce qu'elles sont souvent, ce qu'elles devraient être."


     Aujourd'hui, les parents se plaignent fréquemment de ce que leurs enfants, devenus adolescents, ne leur témoignent pas la confiance à laquelle ils pensaient avoir droit. "Nous ne nous comprenons pas...", et cette incompréhension cause à beaucoup une amère désillusion. L'éducation était basée, jadis, sur l'autorité ; quand les parents avaient donné des principes et que les principes étaient suivis, leur tâche était remplie. Ils ne jugeaient pas nécessaire ou désirable d'établir avec leurs enfants une communauté de goûts ou de sentiments, ce qu'on pourrait appeler l'intimité du coeur. Le respect était la grande loi qui réglait les rapports familiaux. A présent, pour des raisons diverses imposées par la nécessité sociale, ou suggérées par une affection plus sensible, les parents vivent beaucoup plus avec leurs enfants. Ils les admettent à leur table, ils ne les confient plus à des domestiques, ils se résignent difficilement à l'internat.
    De cette vie commune beaucoup plus étroite entre parents et enfants, il est résulté que l'éducation ne pouvait plus avoir comme principe unique et essentiel l'autorité ; l'éducation est établie aujourd'hui sur la liberté. Mais on pensait : "Ce que nous perdons peut-être en respect, nous le regagnons en confiance et en affection." Si l'on en juge aux marques extérieures, le respect est certainement diminué ; mais la confiance, la compréhension mutuelle ne sont pas venues toutes seules, naturellement, spontanément, comme on les attendait. Il n'y a plus eu de contrainte, mais l'entente ne sait pas établie d'elle-même d'une génération à l'autre.
Là est d'abord le fait psychologique devant lequel il faut absolument se placer. Que ce soit avec le système de l'autorité, ou avec le système de la liberté, cette entente morale entre parents et enfants devenus adolescents, ne se réalisera pas automatiquement. Elle réclame un effort et comme une "seconde éducation" qui exige, de la part des parents éducateurs, beaucoup de désintéressement et même d'abnégation.

 

 

 

Monsieur Paul MELIZAN (1922)

 

 


  pm 1922     

 

 

 

 

 


    Car, on peut dire qu'une loi naturelle et providentielle tend à séparer les générations. D'abord par la difficulté qu'éprouve l'adolescent à exprimer ses tendances profondes et déterminantes. L'adolescent est en pleine croissance ; il ne s'analyse pas ; il ne se connaît pas ; il vit, il pousse, et il se pousse dans la vie.
De même que l'histoire ne se "pense", ne se connaît et ne s'écrit clairement que quand un cycle d'événements est achevé ; de même nous autres, nous ne vivons "intellectuellement" notre jeunesse que le jour où elle n'est plus.
Nous croyons à tort que nous la connaissions aussi nettement quand nous la vivions. Mais non. A cette époque là, nous vivions nous aussi absorbés par notre croissance, dans la conscience obscure de ce que nous voulions.

    Aussi, voyez comme les enquêtes menées auprès des jeunes sont presque toujours décevantes. Ils ne disent rien ou pas grand'chose de positif, on s'attendait à des révélations précises, lucides, vigoureuses ; on ne trouve que des impulsions vaguement exprimées. Et heureusement qu'il en est ainsi. Un adolescent qui s'analyse, c'est un fruit qui s'est desséché sur l'arbre sans avoir mûri. L'adolescent ne parle pas ou s'exprime mal ; il faut arriver peu à peu à le comprendre, à le faire parler. Et c'est une première difficulté. Mais, en voici une seconde, plus grande encore que la première, car très souvent, les conversations, quand il y en a, vont amener des heurts. Spontanément, si les adolescents se mettent à extérioriser leurs sentiments, c'est pour s'opposer violemment à leurs parents. Ce qui sépare psychologiquement l'enfant de l'adolescent, c'est que chez l'adolescent la personnalité s'éveille. Et cette personnalité se manifeste d'abord par une opposition avec le milieu. Et comme il n'a aucun sens de la mesure, il va toujours d'un extrême à l'autre ; il se grise de la joie de s'opposer systématiquement, sans compréhension intelligente. Cet état d'esprit n'est pas toujours agréable ; il est irritant. Et il faut arriver pourtant à les raisonner. Car le devoir des parents, comme des éducateurs, est de développer cette personnalité qui s'éveille et de l'ordonner. Comment arriver à ce résultat suprême ?


        
          1. D'abord prenons les adolescents très au sérieux, cessons de les considérer comme des enfants. C'est une habitude qu'il faut rompre, et ce n'est pas toujours facile. Si nous nous laissions aller, nous serions toujours portés à croire que nos enfants ne grandissent pas, ne changent pas. Nous continuons à dire : "les petits" en parlant de grands jeunes gens et de jeunes filles et nous les irritons inutilement par ces détails, car ils sont aussi fiers de leur personnalité toute neuve qu'un jeune officier de son premier galon... Nous autres, parents, nous sommes trop sujets à cette erreur.
De plus, les jeunes ne s'intéressent qu'à ce qu'ils feront quand ils seront grands. Ils rêvent toujours d'avenir, ils vivent déjà dans l'avenir. Aussi pour garder avec eux le contact psychologique, pour parler leur langage, pour s'entendre avec eux, il faut les considérer, non comme au-dessous, mais comme au-dessus de leur âge. Cette confiance témoignée, fera naître leur confiance. Il n'y a pas d'autre moyen de l'éveiller.
Par là, au fur et à mesure que la personnalité se développe, les adolescents se rattachent à leur milieu ; au lieu de pousser énergiquement et de s'opposer "à tout", ils prennent conscience de la solidarité qui les unit avec leurs parents, avec leurs frères et leurs soeurs. Comme le corps est suivi par son ombre, que leur personnalité croisse toujours accompagnée de responsabilité, c'est le seul moyen de l'ordonner à la raison et au bien.
         2. Il faut un effort, je le sais, pour commencer cette nouvelle éducation, au moment où on pense que l'éducation est achevée. Mais il faut essayer d'aller plus loin encore pour s'intéresser à ce que font les adolescents ; il faut nous déprendre de nos propres goûts, abdiquer une autorité que nous estimions légitime et qui veut que les enfants prennent les goûts de leurs parents et non pas les goûts contraires.
Je le sais : ils sont bruyants, exagérés dans leur jugement, continuellement "emballés" pour ou contre, critiquant sans raison ni respect, tout ce qui leur paraît ancien ou démodé... Mais notre affection doit tout faire pour essayer de les comprendre, pour découvrir ce qu'il peut y avoir de bon ou de juste dans les nouveautés qu'ils apportent. C'est du jour où ils cessent d'être enfants pour devenir hommes, qu'ils regardent le monde et la société pour la première fois.
Et leurs esprits qui sont jeunes et neufs apportent aussi ce quelque chose d'inconnu qui sera le progrès matériel ou spirituel de demain.
          3. Cependant, quoi que nous fassions, nous ne pourrons jamais être pour des adolescents la société qu'ils réclament spontanément. Les relations entre camarades exercent un attrait puissant sur les adolescents, c'est un sentiment presque prédominant à leur âge ; comme ce sentiment s'atténue progressivement, on a peine à se souvenir, à partir de la quarantaine, le rôle qu'il a joué dans notre vie sentimentale. Et ce serait un travail inutile, parce que contraire à la nature, si les parents cherchaient à remplacer "les camarades".
Mais puisqu'il faut à nos jeunes un milieu de jeunes, c'est à nous à leur créer ce milieu et à le leur rendre agréable. Quand ils ont trouvé de bons amis, que notre maison devienne la maison de leurs amis ; qu'ils puissent librement y faire du bruit, jouer aux jeux "à la mode" et discuter longuement pour ne rien prouver, mais pour le seul plaisir de discuter. Et si nous ne les aidons pas à se créer ce milieu, ils le façonneront eux-mêmes, au hasard des circonstances, et c'est alors que toute communication sera rompue avec eux. Ainsi en les aidant à former un "milieu d'amitié", nous aurons maintenu entre eux et nous le contact de la vie elle-même.Il faut cependant obtenir plus encore.
Mais ils ne profiteront pas de notre expérience si nous ne nous plaçons pas nous-mêmes à leur point de vue, si nous ne regardons pas les choses et les hommes, le monde et la vie comme ils les voient eux-mêmes. Il faut les persuader et "l'art de persuader", disait Pascal, "consiste autant en celui d'agréer qu'en celui de convaincre".
  

     

 


La famille Mélizan  famille 1925   grandpere Paul Mélizan grand père
en 1925

 

 


       Les adolescents ne sont pas des adultes. Ils ont une longue étape à franchir avant d'être formés pleinement. Comment ne pas désirer qu'ils profitent de notre expérience pour franchir plus facilement les difficultés ? Or, ce qui leur agrée, avant tout et par-dessus tout, ce n'est pas le passé, c'est l'avenir. Car ils considèrent l'avenir comme leur propriété. Si le passé nous appartient, l'avenir est à eux. Médire de l'avenir, c'est les toucher eux-mêmes, c'est porter atteinte à leurs rêves, ou comme dit encore Pascal, à ces "objets délicieux par les charmes qu'on leur donne". Et ils sont partis d'ailleurs pour l'avenir, pleins de confiance, avec un optimisme inébranlable.
Par une réaction naturelle, ils repoussent "la tristesse chagrine". Réaction très légitime, car l'optimisme est nécessaire à ceux qui vont s'engager dans la vie. Parce que vous doutez de l'avenir, parce que vous louez trop souvent, trop longuement le passé, vous êtes considéré par eux comme un adversaire de la jeunesse, un adversaire de la génération qui vient, quelqu'un qui veut leur barrer la route, les empêcher de réaliser leurs rêves. Et que sais-je encore ?
Alors, oui, nous aurons eu quelque peine sans doute à prendre nos enfants au sérieux, quelque peine à comprendre leurs admirations, leurs goûts, leurs emballements, quelque peine à créer dans notre maison qui vieillit, cette ambiance de jeunesse où ils s'épanouissent. Oui, nous trouvons que le passé était plus beau parce que nous étions jeunes, mais nous ne le dirons pas ; oui, nous trouvons que l'avenir est sombre, mais nous renfermerons nos soucis, pour ne pas entraver les ailes qui vont se déployer. De cette contrainte d'ailleurs, nous retirerons nous-mêmes le privilège de n'avoir pas pris trop vite "notre pli dans la vie", de ne pas nous être enfermés trop tôt dans des formules définitives, de ne pas nous sentir vieux avant la vieillesse. Plus rapide que la sclérose des artères, est la sclérose du coeur. Si en vivant près des jeunes, avec eux et pour eux, ils nous donnent en retour un peu de leur jeunesse , nous n'aurons pas à regretter nos renoncements et nos efforts.