Les prêtres ouvriers

 

              Mes chers amis,
       Quand je me lève, que je vous regarde, je suis à la fois très ému et très embarrassé. Très ému parce que vous représentez pour moi tout ce que je pouvais souhaiter, c'est-à-dire que ceux qui avaient passé quelques années de leur jeunesse à l'Institution se retrouvent ici et qu'en s'y retrouvant, longtemps après, ils apportent le même esprit de camaraderie, le même esprit de famille que j'avais essayé de leur communiquer pendant le temps où ils étaient encore enfants.
       Je suis très heureux de constater que, à travers l'existence, vous avez gardé ce principe et qu'en revenant ici, malgré les changements qu'apportent les situations, l'âge et les accidents de la vie, vous retrouvez en vous quelque chose de l'âme de votre jeunesse.
Et je suis très ému de voir de quelle sollicitude, de quelle affection vous m'entourez. J'avoue que j'en suis très étonné et très touché. Et puis, je suis également très embarrassé parce que, ces sentiments là sont bien difficiles à exprimer: quand on veut le faire, on les exprime toujours avec les mêmes mots.
       Je vous expliquais autrefois les auteurs français. Il y a une page de Chateaubriand qui dit que les hommes savent bien exprimer sur des tons différents la tristesse et la douleur, mais qu'ils ne savent pas exprimer la joie. Ni la joie, ni ce que je voudrais exprimer ce soir : la reconnaissance que vous me portez.      Vous voyez, Mr l'abbé Bos à l'église dit toujours " Deo Gratias ". Eh bien ! Moi aussi je vous rends grâce et je vous remercie d'apporter un renouveau de jeunesse ; chaque année, lorsque je viens me retremper au milieu de vous et qu'en vous regardant, je revois les petits garçons que vous étiez autrefois.
       Je ne sais pas pourquoi votre Président est venu me demander de vous parler des prêtres-ouvriers. Je pensais qu'il voulait me poser une colle et qu'il se disait : comment va-t-il s'en tirer ? Est-ce qu'il acceptera ? Et s'il accepte qu'est-ce qu'il nous dira ? Je n'ai pas osé lui refuser : l'Association qu'il préside avec tant de dévouement, lui-même, Bernard Lecat et tout son bureau sont tellement dévoués que je ne peux rien leur refuser, pas même de parler des prêtres-ouvriers.
Cependant, c'est un problème très difficile. J'ai dit à votre Président qu'il y avait un de vos camarades, Georges Hallauer, qui est, non pas prêtre-ouvrier, mais presque. Il est vicaire dans la banlieue nord de Marseille. Il a été à la Cabucelle, à Saint-Louis, aux Aygalades ; il me semblait tout désigné pour vous parler de cette question, mais je crois qu'on aurait pas obtenu son assentiment...
      Dans cette question des prêtres-ouvriers, il y a deux éléments :Un premier point qui ne nous regarde pas, qui regarderait seulement Mr l'abbé Gros ou Mr le chanoine Lemoine. C'est celui des rapports directs du prêtre avec la hiérarchie : dans quelle mesure la vie de l'ouvrier peut-elle porter tort à la vie sacerdotale ?
C'est là un problème qui nous dépasse, sur lequel nous n'avons pas de documents et de renseignements, sur lequel par conséquent, nous n'avons pas à prendre parti. Ceux qui ont trouvé trop sévère la décision prise par la hiérarchie disent : mais l'église admet bien les prêtres qui sont des professeurs, des savants ; pourquoi n'admettrait-elle pas des prêtres qui soient des ouvriers ? Ceci est une autre question.
Quand on apprend l'histoire du XVIlème siècle, même dans les collèges, on trouve cette histoire un peu extraordinaire : il y a eu au XVIIème siècle, un père jésuite qui a été négociant armateur.

 

p-m 1963 m. fuzet2

                                         Monsieur Paul Mélizan  en 1961                                                         M. Fuzet
                                                                          


        
      Dans un très bon but, un but charitable : il voulait faire du commerce pour relever la situation des indigènes ; il voulait normaliser le commerce des Antilles, qui n'était pas, paraît-il, très moral à cette époque, car il y avait la traite des noirs. Ses affaires n'ont pas marché ; il a fait faillite, il y a eu un scandale en France et le gouvernement de l'époque en a profité pour chasser les jésuites. Il en est résulté que la compagnie n'a plus eu de négociant armateur, qu'il n'y en a plus eu dans l'église on a constaté que cette profession ne concordait pas avec la vie sacerdotale.
      Il peut en être de même des ouvriers : c'est une affaire de la hiérarchie. Mais il y a une autre question qui intéresse tout le monde, tous les laïques, et par conséquent vous : ces prêtres-ouvriers, en somme, qu'est-ce qu'ils sont ? Ils sont des témoins. Ce sont des témoins qui, à un moment donné, sont partis pour faire une expérience comme on part pour aller visiter un pays inconnu.
      Ceux qui ont suivi les cours de philosophie de Mr Fuzet se rappellent peut-être les règles qu'on leur donne sur la valeur des témoins : il faut que le témoin soit de bonne foi, qu'il soit compétent, qu'il n'ait pas de raison de tromper, de dire des mensonges.
      Ces prêtres-ouvriers paraissent avoir tout à fait les qualités du témoin : ce sont des gens de bonne foi qui ont tout abandonné, qui sont partis pour aller visiter un pays inconnu - inconnu de nous - pour aller se pénétrer d'une mentalité. Ils l'ont fait scientifiquement. Ils n'ont pas fait comme les parlementaires qui pensent qu'en passant huit jours dans un pays ils pourront revenir avec une vue magistrale et des documents précis sur ce pays. Eux, ils ont passé sept, huit ans ; ils ont appris la langue du pays ; ils en ont pris les habitudes ; ils ont exercé la même profession. Ils n'ont rien gagné ; par conséquent, ils ont travaillé en toute probité.
Mais le témoignage qu'ils ont rapporté est extrêmement troublant, et c'est ce témoignage troublant qui a soulevé toute la question : en réalité, ce qu'ils ont déclaré nettement ou laissé entendre, c'est que, dans les conditions actuelles du prolétariat, il n'y avait pas pour les prolétaires, d'autres solutions que le communisme.
      Voilà le fond de la question. On l'a, je ne dirai pas noyée, mais on l'a quelque peu embrumée en parlant des termes vagues qui s'appellent " l'engagement temporel ". Mais au fond, c'est cela le résultat de leur témoignage. Et c'est là un témoignage extrêmement grave: en somme, après sept ou huit ans d'expérience, ils apportent leur bilan. Ils ne voient pas comment, dans les conditions prolétariennes actuelles, on pourrait s'en sortir autrement que par le communisme.


        
     Si cette opinion nous- parait étonnante, c'est peut-être parce que nous ne réfléchissons pas à certaines choses...
Je n'ai pas connu directement de prêtre-ouvrier, mais je connais un prêtre qui les a approchés de très près - ce n'était pas Georges Hallauer, il est beaucoup plus réservé ; il ne parle pas - Je me promenais un jour avec ce prêtre dans les quartiers nord de la ville, où il habite. Il me dit : vous ne comprenez pas la mentalité des gens qui sont dans ce quartier ; les réflexions qu'ils me font, à moi, quand je vais les voir, sont pertinentes. Ils me disent : " tout le système actuel de la société est dirigé uniquement en faveur des classes possédantes ; la preuve est qu'ici, à Saint-Louis, on a dépensé des centaines de millions et peut-être davantage pour construire une autoroute, on a arrangé la route qui va à Aix, mais notre quartier est toujours aussi dégoûtant qu'avant."
     Et puis il ajoute : "ils ont appris qu'on a dépensé beaucoup d'argent pour faire des expériences scolaires qui ont coûté très cher. Or, dans ce quartier de la Cabucelle, il y a chaque année un problème très grave : le directeur de l'école, qui est un très brave homme, met à la porte de l'école à l'âge de quatorze ans, tous les garçons et toutes les filles qui se présentent ; comme il n'y a aucune école d'apprentissage pour les recueillir et qu'on ne les prend pas dans les usines avant seize ans, ils ont deux ans de vadrouille pour apprendre à voler ou à piller. Il n'y a pas d'autre solution. On a dépensé plusieurs milliards pour construire l'immeuble Le Corbusier, mais cela n'empêche pas qu'à la Cabucelle il y a des familles qui vivent dans des taudis."
Il me dit encore : "regardez ce quartier... comme il est misérable, il y a des entrepôts, des usines, de la fumée, mais quand les hommes du quartier veulent jouer aux boules, ils jouent dans les ruelles et ils n'ont pas d'autre distraction que d'aller au bar boire la plus grande partie de leur salaire. Pour eux, c'est simple : la société actuelle dépense tout en faveur des quartiers" - et il me montrait les quartiers de la région sud - "des quartiers au-delà du Vieux-Port. Pour eux, l'ancien maire a créé des jardins sur le Vieux-Port, mais il n'est pas venu planter un arbre à la Cabucelle pour qu'ils aient de l'ombre pour jouer aux boules."

    Réfléchissez à tout cela... On n'y pense pas généralement.


    Lorsqu'on circule dans ces ruelles, on se dit : comment peuvent devenir les gens qui vivent là au bout de dix ou vingt ans ? Eh bien ! Ils sont ceux là, les gens qui cherchent une révolution quelconque pour sortir de cette atmosphère au milieu de laquelle ils vivent. C'est là-dessus qu'est basée une partie du témoignage qu'apportent à tout le monde les prêtres-ouvriers.
Ces témoignages concordent avec des faits sociaux. Ils expliquent pourquoi, dans un pays comme la France - à première vue c'est extraordinaire - il y a tant de députés communistes. Cela étonne énormément les américains et les étrangers. Considérez la dernière élection de Paris : on a avec raison salué la victoire du candidat anticommuniste, mais il n'en reste pas moins que le candidat communiste a recueilli cent vingt mille voix.
Vous me direz : c'est le résultat d'une propagande qui n'atteint pas les couches profondes. C'est peut-être vrai, mais l'histoire prouve que les révolutions ne sont pas faites par les masses. Les révolutions sont faites par ceux qui ont eux-mêmes, un but précis.


    Or, il n'y a pas de doute que, dans le parti communiste, il y a certainement des gens qui sont minoritaires mais qui ont ces idées là. Il y a une minorité dynamique qui, à un moment donné, peut se sentir parfaitement capable d'entraîner les masses.
    A ce moment là, il y a un autre argument qui surgit, on le trouve très souvent dans les journaux qu'on dit " de droite " ; c'est un argument sans portée pour les masses prolétariennes. Il consiste à leur dire : " les députés que vous avez élus n'ont rien fait pour vous ". C'est un slogan qu'on propage beaucoup dans certains milieux. Il n'est pas exact pour ceux que cela intéresse ; c'est tellement le contraire qui est dans l'esprit des masses qu'on a beaucoup de peine à les en persuader.Il y a de cela bien longtemps il y avait en Provence des campagnes anticléricales. C'était au moment du grand anticléricalisme de Combes, et j'allais faire des conférences contradictoires dans la région. Un jour, dans le Var, après la conférence qui avait été assez violente, on allait tous ensemble - en somme, les provençaux sont de braves gens - au café voisin. Un monsieur en face de moi me dit : " vous avez l'air d'un brave garçon, et je ne comprends pas pourquoi vous n'êtes pas avec nous ". Je lui dis : pourquoi ? Et il me répond : "parce que, chez nous vous savez, le curé est un brave homme, l'anticléricalisme ne nous intéresse pas ; ce qui nous intéresse, c'est le socialisme." Et il ajoute : " le socialisme, c'est mon père, c'est ma mère, c'est mon grand'père, tous ceux qui les ont précédés. S'il n'y avait pas eu les députés socialistes, il y aurait encore la condition dans laquelle travaillait mon père, dans laquelle j'ai commencé à travailler et dans laquelle je travaillerais encore."
     Ceci est parfaitement ancré dans l'esprit populaire. J'en ai eu la preuve il n'y a pas bien longtemps encore. J'étais appelé à parler devant des travailleurs. Je ne suis pas arrivé à leur faire admettre que les allocations familiales ont été créées par Romanet. Je ne suis pas arrivé à les en convaincre. Je vous dis ceci pour vous prouver qu'au bout de deux ou trois générations, ils sont encore profondément pénétrés de cette idée qu'il n'y a pas d'autre moyen, pour eux, que de s'engager dans un mouvement révolutionnaire.
Et alors, à ce moment là, agit - comme agit sur les foules cette force qu'on appelle le "mythe" - cette espèce de conception vague qui attire les foules, qui les entraîne. Pour eux, il y a un vague mythe : c'est la Russie, le pays dans lequel le communisme est instauré, dans lequel on leur a dit qu'il n'y avait plus de classes. C'est une sorte de rêve qui ressemble un peu à ces mines d'or qu'allaient chercher les espagnols au XVI` siècle. C'est un eldorado vers lequel ils se précipitent en pensant qu'ils ne risquent pas grand-chose.
Ayant travaillé dix ans dans ces milieux, ayant vécu avec eux, le prêtre-ouvrier rapporte un témoignage qui a quelque chose d'extrêmement impressionnant. Il pose, d'une manière très nette, le problème du communisme dans la société française.
     Le communisme s'y est installé, il s'y développe ; il a pris racine et, par conséquent, il constitue un élément de la société française et un élément dangereux. Aussi, les jeunes, dans leur vie, auront à se trouver en présence de cet élément et à se demander comment ils vont l'empêcher de mettre au pas ce qui fut l'ancienne société française.
Le problème est difficile, puisque vous vous rendez compte que ces témoins sont revenus en déclarant qu'ils ne voyaient pas, eux, d'autre solution. Il y a cependant des solutions possibles. Il y a des pays qui, à l'heure actuelle, ont évité le communisme ou l'ont écarté. Ce ne sont pourtant pas des pays en retard; ce ne sont même pas des pays agricoles, ce sont des pays dans lesquels l'industrie, qui est la grande pourvoyeuse de cette doctrine, s'est beaucoup développée : la Suède du sud par exemple, la Carélie. Les Etats Unis et l'Angleterre échappent au communisme et vivent cependant dans un état d'industrialisation plus marqué que la société française. C'est bien la preuve qu'on peut arriver à rejeter le fléau, à l'écarter.
     Voilà le problème que posent avec une vigueur plébéienne ces prêtres qui ont passé dix ans dans les milieux ouvriers. Qu'ils aient tort ou qu'ils aient raison, ce n'est pas notre affaire. Notre affaire est de voir quel est leur témoignage et la valeur de ce témoignage.
Leur témoignage est pessimiste. Il s'agit maintenant de savoir si nous serons capables de leur opposer un témoignage optimiste ; d'absorber le communisme en gardant, s'il y a, des éléments justes et des éléments bons. Voilà le problème ; c'est celui qu'il faut trancher.
     Je ne sais pas si certains d'entre vous ont lu, dans le "Figaro" d'il y a quelque temps, le récit d'un général américain prisonnier des communistes. Ce général américain termine son récit par une constatation tout à fait dans le sens de ce que je vous indique. Il déclare : après avoir vécu trois ans avec les communistes, je rapporte cette conviction que ce n'est pas avec des moyens de force, avec des moyens mécaniques et administratifs, qu'on en viendra à bout. C'est une force nouvelle qui a jailli dans la société et qu'il faut que la société intègre ; c'est-à-dire qu'elle arrive à en absorber une partie et rejeter l'autre. Mais quant à croire qu'elle pourra s'en débarrasser par quelque moyen violent ou policier, c'est une erreur que ne peuvent partager que ceux qui ne l'ont pas vu de près.
     Lui aussi était un témoin qui avait vécu trois ans dans le communisme asiatique. Il n'avait aucune raison de lui être favorable. Ce témoignage final concorde avec celui qu'on nous apporte, dans les milieux français. Voilà, mes chers amis, ce que je peux vous dire sur le problème des prêtres-ouvriers dans la mesure où ils intéressent tous les français, où ils apportent sur un point précis un témoignage, et sur un point précis que nous ne connaissons pas car nous ne savons pas du tout ce qu'est la mentalité populaire. Il faut avoir vécu longtemps avec le peuple pour arriver à le pénétrer. Cela n'a rien d'étonnant ; il est aussi difficile de pénétrer la mentalité paysanne ; il faut avoir vécu avec les paysans pour comprendre comment ils raisonnent, comment ils mènent leurs affaires, comment ils discutent et comment ils pensent. Ce sont des mentalités créées par l'hérédité, qui se développent suivant certaines normes intellectuelles et qui, par conséquent, ne sont pas facilement accessibles.
Et de plus, chez le français, il y a toujours une part de blague : le français parle beaucoup et, dans le fond, dit très peu ce qu'il pense. Il ne vous accepte et ne vous admet que si vous avez vécu très longtemps avec lui. Le milieu prolétarien, le milieu proprement ouvrier des usines est inconnu.
Il y a quelques années, un professeur de philosophie de Lille avait pris l'habitude d'aller passer deux mois dans les usines. Il en a rapporté un certain nombre de rapports et il a constaté que vivre deux mois dans une usine est tout à fait insuffisant pour comprendre. Il a reconnu qu'en réalité, l'expérience qu'il faisait ne pouvait pas mener à grand-chose. Elle n'était pas assez profondément vécue.
      Les prêtres-ouvriers ont pénétré le milieu ambiant ; ils y ont vécu, ils ont pris la mentalité prolétarienne, si je puis ainsi dire. Ils ont vu les choses à travers l'optique prolétarienne et de cette vision est résulté un pessimisme pro fond qui est peut-être une des raisons essentielles pour lesquelles ils sont entrés en conflit avec la hiérarchie, car le catholicisme n'admet pas que le communisme soit la seule solution.
       Qu'il y ait, après deux guerres, des situations difficiles et des changements à apporter, cela n'a rien d'étonnant. Lorsqu'on parcourt l'histoire, on voit très bien que les grandes guerres ont amené dans notre pays des révolutions considérables. C'est après la guerre de cent ans qu'il y a eu en France le mouvement de la Renaissance et du XVI` siècle. C'est après la guerre de trente ans qu'il y a eu le grand développement de la royauté française. C'est après les guerres de la révolution et de l'empire qu'il y a eu l'instauration de la société du XVIIIème siècle.
       Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que deux guerres, aussi intenses que celle de 14 et celle de 39, amènent dans la société des changements considérables. Le tout est de savoir s'il y aura, dans le pays, des forces morales suffisantes pour rétablir l'équilibre après la bourrasque. La bourrasque, elle était fatale, elle se présente d'une manière ou d'une autre dans l'histoire. On a bien conservé au temps de la restauration ce qui était révolutionnaire dans la société française vingt ans plus tôt.
       II est donc possible - et il est souhaitable - que ce qu'apporte dans la société le mouvement communiste, soit un jour résorbé, que nous y trouvions les moyens de faire vivre une société française plus fraternelle. Les moyens qu'emploie la démocratie suédoise ne sont pas ceux de la démocratie américaine. Ils aboutissent au même résultat, c'est-à-dire à élever ce qu'en Suisse on appelle le " bas peuple ". Le " bas peuple " c'est le prolétariat français, c'est celui qui fournit le communisme. Il existe encore en France et c'est lui qui est, en somme, le terrain d'élection sur lequel poussent, germent et se développent l'arbre et la forêt du communisme. Le tout est qu'elle n'absorbe pas tout le territoire français.
       Voilà le problème que posent les prêtres-ouvriers. Je ne pouvais pas vous apporter de solution : il n'y a pas de solution immédiate. Il y a simplement un problème devant lequel se trouvent toutes les générations qui montent aujourd'hui à la vie. C'est un problème profond, c'est un problème qu'on ne peut pas rejeter en disant que les communistes sont les gens de la Russie, qu'on viendra à bout avec quelques forces policières. C'est une autre chose. C'est une partie intégrante de la mentalité française. Et c'est cette mentalité qu'il faut arriver à changer, à transformer. Puisque d'autres l'ont fait, nous pourrons bien le faire à notre tour. C'est là l'espoir qu'il faut garder: puisque ailleurs on a réussi, il n'est pas admissible qu'en France on n'y arrive pas.
        

      Je m'excuse, après un repas aussi agréable, de vous avoir parlé d'une façon aussi profonde. C'est la faute de votre Président, je ne pouvais pas esquiver ce problème.
Je vous l'ai exposé tel que je le pense, tel que je l'ai médité depuis longtemps, tel que j'ai essayé de le comprendre par les conversations que j'ai eues avec les uns et les autres.
Je vous ai fait une leçon. Eh bien ! Maintenant, comme au temps de votre jeunesse, vous pouvez descendre en récréation.