Concours d’écriture lycée Perrimond

Le 30 janvier 2016

 

 



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sujet concour ecriture 2016

 

 

 

 

 

Nouvelle écrite par Caroline RAPUC, élève de 2nde C, 1er prix des lycéens.

Je refermai la lettre dans un soupir, la posai délicatement sur mon bureau, en la fixant. Tout était calme. Un silence froid régnait, venant intensifier mes troubles naissants. Je tremblais, happé par une sensation indéfinissable : à la fois soumis à une excitation nouvelle et une angoisse grandissante, je n’aurais pu décrire avec exactitude le sentiment complexe qui me saisissait après la découverte de cette lettre. Une multitude de questions se bousculait dans ma tête : Qui était l’auteur de ce mystérieux message ? Comment avait-on retrouvé mon adresse ? Et surtout, quelles révélations si intrigantes avait-on à me révéler ?

Je rouvris la lettre, fébrile. Je la relus une fois, puis deux, puis une centaine de fois jusqu’à ce que ses mots, joliment inscrits dans une petite écriture ronde, pénètrent pleinement mon esprit, mon âme, et le moindre pore de ma peau. Comme si je ne vivais plus que pour ce courrier, comme si mon existence tout entière, baignée de regrets et d’amertume, n’avait été marquée que par cette missive inattendue. Je la relus encore une fois. Puis je pensai à mes parents.

Mes parents. Je n’avais d’eux que quelques bribes d’images en mémoire ; la douceur d’un sourire, le rire de ma mère, les yeux paternels, emplis d’amour. Mais ces éclats de vie n’étaient pour moi que de simples moments parmi tant d’autres, auxquels j’avais accordé une valeur excessive. Un souvenir reste, marque la peau. J’en étais dénué. Je n’avais pas de souvenirs, aucun événement inoubliable à raconter : seulement des morceaux d’existence auxquels je me raccrochais pour survivre, et qui seraient, de manière irréversible, altérés par l’oubli, et le temps qui passe.

Mais je voulais que ça change. Je ne voulais plus vivre dans cette ignorance destructrice. Je voulais des instants que je n’oublierai pas, inscrits, gravés à jamais dans mon âme. Je ne voulais plus de cette vie sans souvenirs et sans raison, banale et morne. Et je voulais savoir : qu’était-il arrivé à mes parents ? J’avais cette curiosité intense au fond de moi, dont l’avidité s’était grandement confirmée suite à la découverte de cette lettre. J’avais désormais la certitude que son auteur pourrait me renseigner sur ma famille, auréolée d’un mystère perturbant et nocif pour l’homme que j’étais aujourd’hui. J’avais grandi en ne sachant rien, me construisant avec peine et douleur une existence à laquelle il manquait un passé. J’avais, aujourd’hui, une possibilité de réponse à mes questionnements perpétuels.

J’avais reposé la lettre sur mon bureau. Je la regardai, rêveur. Je souris.

 

***

 

Il y avait tout de même une chose dont je m’étais toujours rappelé : j’avais toujours été un casse-cou. Un aventurier, courageux et solide. D’abord, de par mon allure : Ma carrure imposante, mes épaules carrées et mon regard vif contribuaient grandement à ma témérité sans faille. Avec ce physique d’athlète, je me permettais tout : monter aux arbres, courir sans m’essouffler, sans rougir, nager avec une fluidité et une aisance remarquable…. Je n’avais peur de rien. L’effort, pour moi, ne m’avait jamais semblé douloureux. Il m’apparaissait au contraire comme une ambition, un but à atteindre, et non comme une contrainte restrictive à éviter. Plus j’étais à bout de forces, plus je bouillais, inconscient, poussé par le désir féroce de me dépasser, acharné et actif dans ma lutte. Je courais vite, et longtemps, jusqu’à ce que mon souffle se rompe, jusqu’à ce que mon esprit ait lui-même décidé de cesser la course, et non mes muscles endoloris. C’était mon mental qui dirigeait mes activités sportives, et non mes bras, mes jambes, mon corps ankylosé sur la durée de mes pratiques. Ainsi, je développai une endurance très vite jugée comme « exceptionnelle », ce qui ne manqua pas d’impressionner le directeur de ma toute première pension. Celui-ci était en effet un amateur de sports extrêmes. Lorsqu’il apprit l’existence de mes facilités rapportées par mon professeur d’éducation physique et sportive, son intérêt envers moi fut tout de suite plus marqué qu’auparavant. Et ce fut la même chose pour mes camarades, même si toutefois, leur attention nouvelle me concernant ne se manifesta pas de la même manière. Le directeur était admiratif de mes capacités honorables ; les élèves, eux, étaient fous de rage et verts de jalousie. Ils me le firent comprendre avec plus ou moins de tact, ou plutôt avec plus ou moins de violence dans leurs injures et leurs gifles. Un jour, après le contrôle de natation, le professeur de sport ne manqua pas de me féliciter avec enthousiasme. Presque in extremis, dans les vestiaires, les garçons me rouèrent de coups, tous ligués contre moi. Et à cet instant-là, même mon mental acéré et mes muscles saillants ne purent rivaliser devant la force de trente adolescents réunis. Peu après, on me retira donc, par prudence, de la pension après cet incident. Et depuis, comme pour balayer cet instant de ma mémoire, je renonçai rapidement à ma passion dévorante pour le sport.

 

Mais j’avais, malgré les années défilantes, tout de même conservé cet esprit combatif et hardi. J’en avais la preuve aujourd’hui. Peu après le trouble causé par cette mystérieuse lettre, j’avais très vite retrouvé ma détermination. Mon audace singulière m’avait alors poussé dans cette quête active et salvatrice concernant l’histoire de mon passé, et que je débutais aujourd’hui en rejoignant le soi-disant auteur de ce message sur le lieu de rendez-vous énoncé. Il n’y avait aucune peur flottante autour de moi, seulement une impatience réjouissante et une exaltation nouvelle à l’idée de découvrir une quelconque information concernant mes années antérieures, aussi futile soit-elle. J’aurais alors, le cœur empli de joie, et enfin comblé, ému et animé par un souvenir d’enfance.

Il était presque dix-huit heures. J’avais décidé, pour rejoindre l’Hôtel-Dieu, de prendre un taxi. Je n’aimais pas conduire moi-même, mais plutôt me laisser porter avec insouciance. Je rêvassai donc, comme à mon habitude, sur la banquette arrière. J’avais de la chance, le chauffeur n’était pas bavard. Là où de nombreuses personnes jouissent du plaisir que peut engendrer la conversation, je me différenciai par ma passion pour les gens taciturnes. Moi-même, je ne parlais pas beaucoup, jugeant les regards, les gestes et la pudeur bien plus éloquents que de brèves paroles. Et puis le silence m’attirait inexorablement, me poussait dans mes songeries naïves et lumineuses. Ce soir-là, Marseille rayonnait. Il y régnait encore une chaleur écrasante malgré l’heure tardive, toutefois rompue momentanément par une brise délicate, délivrant les alentours de cette torpeur caniculaire. Mon dieu, que cette ville me semblait agréable ! J’avais longtemps vécu aux quatre coins de la France, et jamais je ne m’étais autant épanoui que dans la grande ville du Sud. Peut-être était-ce son climat indéniablement appréciable, son soleil doux et réconfortant, et sa Mer, sa si belle Mer aux vagues ourlées d’écume, resplendissant sous les lumières estivales. J’y avais trouvé une inspiration débordante. En effet, j’étais écrivain, et il m’était nécessaire de me sentir comblé dans mon lieu de résidence pour achever l’écriture de mon dernier roman. J’habitais dans la discrétion, et sous les lavandiers. Et dès mon arrivée, j’avais senti que cette région saurait me convenir pleinement.

Nous arrivâmes rapidement devant l’Hôtel-Dieu. Je considérai le bâtiment avec attention, avant de tendre mon argent au chauffeur de taxi. Nous ne nous glissâmes qu’une timide politesse – seuls mots que nous ayons échangés durant le trajet – avant que je ne sorte du véhicule. Je me dressai devant le bâtiment, la lettre tremblant dans mes mains. Je lorgnai longuement ma montre, soudainement pensif. Dix-huit heures quinze. C’était le moment.

Armé d’une assurance imperturbable, je m’engouffrais au sein de l’Hôtel-Dieu d’une démarche confiante. Je ne connaissais pas le lieu, et pourtant je m’y sentais à l’aise. Je trouvai le bar avec une facilité qui m’étonna moi-même, et ne voyant personne à l’intérieur, j’eus tout d’un coup un temps d’hésitation. Seul le barman était présent. Je ne me laissai toutefois pas déconcerté et décidai de m’asseoir. Se pouvait-il que le barman soit l’auteur du message ? Je le toisai avec insistance, l’imaginant en train d’écrire le fameux message qui m’avait tant troublé. C’était un homme svelte et élancé, plutôt maigre. Il avait une chevelure brune et ébouriffée, ce qui lui donnait un petit air tout en nonchalance et désinvolture. Ses yeux étaient marron eux aussi, pigmentés d’une petite touche à peine perceptible, et soulignés d’une armée de cils sombres. Bien qu’il paraissait aimable, je pouvais difficilement concevoir qu’il ait écrit la lettre. Il semblait trop jeune, trop candide pour avoir rédigé un papier aussi mystérieux et lourd de sens. Quand il vit que je le considérai avec attention, il rougit et n’osa plus croiser mon regard. Je compris alors, dans cette simple attitude, qu’il n’avait pas écrit la lettre.

Toute l’assurance que je ressentais jusqu’alors s’essouffla. L’auteur de la lettre n’était pas venu. Il était maintenant dix-huit heures trente, et personne n’avait encore pénétré dans le bar. Il avait dû s’agir d’une simple plaisanterie faite par des adolescents en quête d’amusement, et non par une personne sincère désirant réellement me rencontrer. Mais comment avais-je pu croire à une situation aussi absurde ? Comment avais-je pu imaginer avoir des réponses sur mon passé douloureux, avec une mystérieuse missive parvenue d’on ne sait où ? Mais quel idiot ! C’était sans doute l’espoir inconditionnel de retrouver une quelconque trace de mon passé qui m’avait rendu si naïf et imprudent… J’étais désormais dans le bar de l’Hôtel-Dieu, avec ma misérable lettre posée sur le comptoir, et des espérances anéanties. Mon air soudainement pitoyable donna même au barman l’obligeance de me proposer un cocktail. Je devais faire peine à voir. Et puis soudainement le regard du serveur divergea vers l’entrée du bar, s’animant presque immédiatement. Je suivis ses yeux étincelants, et les miens s’illuminèrent aussi. Une femme, toute vêtue de noire, évoluait à pas lents vers le comptoir. Alors bien sûr, le barman était presque aussi heureux et soulagé que moi, mais pas pour les mêmes raisons. Lui avait trouvé une nouvelle cliente envieuse de boissons autre qu’un pauvre homme avec une curieuse lettre fermement tenue dans mes mains. Moi, j’avais trouvé quelqu’un, l’auteure du message qui n’était autre qu’une femme aux cheveux grisonnants et au sourire doux, une présence, une écoute à mon passé douloureux. J’avais trouvé une réponse.

La nouvelle venue s’assit à côté de moi, demanda un cocktail au nom imprononçable, et me fixa. Elle était magnifique, rayonnante de par sa chevelure grisonnante, toute d’argent rhabillée. Ses eux étaient d’un bleu admirable, brillant malgré le temps destructeur de toute vivacité. Sa vieillesse évidente ne la rendait pas moins belle, au contraire. Ses rides donnaient un charme encore plus singulier à son visage, marquant ses traits délicats à la grâce toute particulière. Oui, elle était magnifique, et dès son entrée, j’avais nourri pour elle une fascination mystique qui s’intensifia dès qu’elle se mit à parler :

« Penses-tu que je suis l’auteure de cette lettre ? osa-t-elle dans un souffle.

-Oui. » répondis-je. J’avais donc retrouvé subitement mon audace et toute ma confiance. Pour moi, tout se dressait désormais comme une évidence. Elle était l’auteure du message, je l’avais su dès la première seconde où je l’avais vue. Alors, elle sourit, sans doute amusée par la détermination dans le ton de ma voix.

« Pourquoi tu en es aussi sûr ?

-Parce qu’on sent ces choses-là, ça ne s’explique pas. On le sait, c’est tout, et c’est ça le plus beau. Quand on n’a pas besoin de parler parce que tout est su, tout se dit autrement que par de simples paroles. C’est les regards, et les sourires, et l’alchimie entre deux personnes qui sont les véritables mots d’une conversation. »

Je vis dans son regard s’allumer un soudain intérêt. Elle avait bu les derniers mots comme un doux breuvage, à la manière dont elle consommait son cocktail mentholé, appuyée sur le zinc.

« Tu as bel et bien raison, les mots sont parfois inutiles. Veux-tu, toutefois, que je te raconte avec mes propres paroles les informations que je te promettais de révéler dans ma lettre ? »

Je hochais la tête avec énergie, fébrile. Alors commença un lourd discours qui l’arracha à sa pudeur, et qui ne cessa d’amplifier mon intérêt et ma curiosité croissante.

« Je m’appelle Adèle. Si tu as un quelconque souvenir en toi, ne serait-ce que ce simple détail encore enfoui dans ta mémoire, tu sais alors que ce prénom est celui de ta mère. Je connais bien ta mère et son histoire, mieux que quiconque. Je vais te la raconter. » Elle se rapprocha de mon visage, et poursuivit, après un long soupir :

« Ta mère avait toujours été une aventurière. Elle avait l’esprit vif et des rêves plein la tête. Elle aimait les voyages et les horizons nouveaux. Toutefois, il était difficile, à l’époque dans laquelle elle a grandi, de s’abandonner au plaisir d’une vadrouille inattendue. Elle était retenue chez elle, elle avait une famille dont elle devait s’occuper, une famille nombreuse. Six frères et soeurs, pour être précise. Son père, fuyant et inconstant, quittant rapidement la maison sans regret, laissa sa mère dans un état critique. Outre la douleur d’avoir été délaissée par un mari absent, elle devait travailler encore plus intensément pour satisfaire ses enfants. Adèle, qui était l’aînée, devait donc tenir un rôle responsable, en s’occupant de ses frères et soeurs quasiment à temps plein. Quand elle n’étudiait pas, elle devait reprendre rapidement cette fonction maternelle, et rares étaient les moments de répit. Sauf qu’un jour Adèle tomba amoureuse d’un garçon. Il s’appelait François. La mère d’Adèle s’étant remariée avec un homme à la situation financière plus que convenable, sa fille pouvait désormais se permettre plus de liberté, ses frères étant devenus plus autonomes. Alors, Adèle, atteignant la majorité, quitta le domicile familial et s’installa avec François. Étant éperdument amoureux l’un de l’autre, ils décidèrent d’avoir un enfant. »

Elle ne me regardait plus. Elle avait désormais les yeux dans le vague et s’exprimait avec lassitude.

« Je sais ce que tu vas dire. On n’a pas d’enfant à dix-huit ans ; Ces mots, je les ai beaucoup entendus, souvent, trop souvent. C’est ma mère qui me répétait ça, sans cesse, tout le temps, et ces mots me hantaient, m’empêchaient de dormir et de vivre avec un épanouissement profond. Mais j’ai gardé l’enfant et je ne regrette pas. Mais je n’aimais pas la vie de mère. Moi qui voulais être libre, je me sentais maintenant enchaînée et prisonnière d’une multitude d’engagements. C’était trop. Je voulais partir. Alors… » Sa voix se brisa. « Alors François m’a quittée, ne me comprenant plus. Et j’ai décidé de t’abandonner. »

Maintenant elle me regardait, elle me regardait les yeux brûlants de larmes.

« Je n’ai écouté que mes pulsions d’aventures pour combler mon petit bonheur égoïste. A croire que je n’étais pas faite pour remplir pleinement ce rôle maternel, que j’avais déjà fui dès que possible à l’adolescence, en rencontrant François. » Elle sanglotait bruyamment, honteuse et désemparée. « Je suis ici pour m’excuser du mal que j’ai dû te causer, de l’enfance chaotique et douloureuse que tu as dû traverser, seul. J’aurais bien trop honte pour que tu me pardonnes pleinement de cette erreur, mais je veux juste que tu saches ô combien je regrette aujourd’hui. »

Elle s’interrompit. Je la regardai, sans comprendre.

« Je séjourne en ce moment à Istanbul, toujours avide d’horizons nouveaux. Je peux rester quelques jours à Marseille, si tu veux.

-Je ne veux pas te voir.

-Parce que tu m’en veux ?

-Non, parce que je voulais savoir, juste savoir. Je sais désormais qui était ma mère. Je pense que nous sommes nos propres choix. Je ne peux pas te comprendre, je ne t’en voudrais jamais d’avoir fait ce qu’il te semblait juste. Mais je ne peux notamment concevoir l’idée de renouer contact avec toi aujourd’hui, parce que tu es comme le couteau qui rouvre mes plaies, indéfiniment. Laisse-moi maintenant vivre ma vie, laisse-moi faire mes choix. Laisse-moi, s'il te plaît. »

Alors elle se releva, rejoignit l’entrée du bar qu’elle avait arpenté quelques minutes plus tôt. Et elle partit.

 

***

 

Les mois suivants la rencontre fut plus douloureuse que ce que j’avais imaginé. La voix de ma mère, sa chevelure grise et ses pleurs hantaient mon esprit comme autant de souvenirs douloureux. Je n’avais plus écrit, incapable de m’abandonner au plaisir immédiat que me procurait habituellement l’écriture. Je m’étais renfermé sur moi-même, ne parlant plus, ne sortant plus. Je passai mes journées à errer, soupirant, animé par un vague sentiment de lassitude morne.

Aujourd’hui, il faisait beau, chaud. J’étais assis à mon bureau, tentant désespérément d’écrire, de trouver une inspiration diverse et inattendue. Mais rien ne sortait, rien ne fusait de mon esprit embrumé. Je relevai les yeux. Soudainement, mon regard rencontra la mystérieuse lettre qui m’avait tant troublé, quelques mois auparavant. J’avais cette crainte de l’ouvrir, et de retrouver ce sentiment de douleur intense, de peine et d’amertume que j’avais ressenti après avoir écouté le récit de ma mère. Mais je ne sais par quelle force, par quelle fascination je la pris dans mes mains. L’ouvrir, c’était comme céder à la tentation de redécouvrir avec impatience et indéfiniment ce qu’il se trouvait à l’intérieur. Je la relus lentement, accordant une importance démesurée à chaque mot, chaque virgule, et même au plissement délicat du papier légèrement froissé par endroits. J’avais beau la connaître par cœur, elle était toujours pour moi comme une découverte surprenante. Je la relus encore et encore, imaginant ma mère happée par la ferveur, dans le décor inconstant d’Istanbul, assise au bureau d’une chambre d’hôtel, l’âme rêveuse et le cœur exalté. Je l’imaginais avec ses cheveux gris, pleurant sur ses souvenirs passés, sur ses choix qu’elle regrettait, mais qui pourtant avaient défini irréversiblement la personne qu’elle était aujourd’hui.

La lettre glissa de mes mains tremblantes. Je la ramassai, la posai délicatement sur mon bureau. La fermer, c’était comme prononcer, dans un murmure, un adieu nostalgique à cet écrit mélancolique, qui m’apparaissait désormais comme mon seul souvenir.